Le large et l’étroit.

Abraham et Loth se partagent le territoire. Loth prend la meilleure région irriguée du Jourdain. Mais Dieu promet à Abraham tout le pays et une descendance innombrable. Large étendue et postérité immense. Nous en faisons partie: nous sommes fils d’Abraham par notre foi.

Le propos de Jésus est tout le contraire: la porte est étroite, le chemin est resserré, et ceux qui s’y engagent sont peu nombreux.

Il nous faut tenir les deux. Nous sommes peu nombreux, et le chemin sur lequel nous sommes engagés est comme celui de la fable de La Fontaine: « montant, sablonneux, malaisé ».

Mais quand nous levons les yeux de la foi, nous voyons la foule immense de ceux qui cherchent Dieu dans une humble et tenace fidélité.

Portons aujourd’hui dans notre prière la foule de ceux qui ne partiront pas en vacances, qui ne peuvent pas voyager, qui vivent dans l’étroitesse de leurs maisons, et beaucoup sous le poids de leurs infirmités. Que Dieu ouvre doucement leurs cœurs à la vaste étendue du Royaume qui vient.

Ne craignez pas!

(Homélie pour le 12ème dimanche ordinaire)

« Ne craignez pas les hommes. Ne craignez pas ceux qui tuent. Mais craignez ceux qui peuvent tuer l’âme. »

Jésus avait de bonnes raisons de craindre les hommes, mais il n’en a pas eu peur, il a continué à « dévoiler » ce qu’il était venu dire en assumant le risque sûr de sa mort. Et quand ces versets ont été consignés dans l’évangile de Matthieu, les disciples avaient déjà connu les mêmes adversités. Ils ont continué, et nous ont livré l’évangile.

Aujourd’hui nous avons de bonnes raisons de craindre les attentats, et cette crainte est salutaire: elle nous conduits à prendre les mesures de sécurité indispensables, mais nous savons bien que nous sommes quand même à la merci des fous. Et face à cette menace, il faut chasser la peur, car la peur nous rendrait fous nous aussi. « Ne craignez pas les hommes. Ne craignez pas ceux qui tuent ».

Vous vous souvenez du message d’Antoine Leiris après la mort de sa femme au Bataclan: « Vous n’aurez pas ma haine. Je ne sais pas qui vous êtes et je ne veux pas le savoir, vous êtes des âmes mortes. Si ce Dieu pour lequel vous tuez aveuglément nous a faits à son image, chaque balle dans le corps de ma femme aura été une blessure dans son cœur… Vous voulez que j’aie peur, que je regarde mes concitoyens avec un œil méfiant, que je sacrifie ma liberté pour la sécurité. Perdu. Même joueur joue encore. »

« Vous êtes des âmes mortes ». Jésus disait justement: « craignez ceux qui peuvent tuer l’âme ». Attardons-nous un peu sur cette mort de l’âme. Ceux qui tuent ont une âme morte. Mais ce ne sont pas seulement les funestes auteurs d’attentats qui tuent l’âme. C’est aussi bien le libéralisme de nos sociétés, qui a certes l’avantage de favoriser les initiatives et le dynamisme, mais qui peut aussi diluer ce qui fait l’honneur et la dignité de l’humanité, asphyxier son âme. Le libéralisme profite à la culture, qui est au contraire muselée dans les sociétés bridées par le pouvoir. Nous jouissons dans nos contrées d’une précieuse liberté de penser et d’écrire. Ailleurs il y faut plus de courage. mais justement: où l’âme est-elle le mieux sauvée? Où sont les âmes mortes? Et où sont les âmes vives?

Péguy disait qu’une âme morte est une âme complètement habituée. L’habitude serait donc mortelle pour l’âme, et il nous faut y prendre garde tant sont fortes les habitudes dans notre mode de vie. L’habitude entraîne souvent la médiocrité. Comme je demandais à un vieux Père Abbé qui avait visité beaucoup de monastères ce qui l’avait le plus impressionné, il me dit: « J’ai vu beaucoup de générosité, mais aussi beaucoup de médiocrité. Fuyez la médiocrité ».

Ce propos n’est pas sans lien avec le dévoilement de ce qui est caché dont parle Jésus: « Tout ce qui est caché sera connu; ce que je vous dis dans l’ombre, dites-le au grand jour ». L’évangile ne se dit pas en aparté dans les couloirs. Il nous fait parler clairement et en face. Il est ennemi des commérages. Car dire l’évangile, ce n’est pas seulement le citer explicitement, c’est aussi ajuster nos paroles à l’évangile. Et donc parler ouvertement. « Tout ce qui est voilé sera dévoilé, tout ce qui est caché sera connu ». Il ne s’agit pas de nos petits secrets, de ce que nous faisons en cachette. Il s’agit du dévoilement de l’évangile dans le monde, et comment sera-t-il dévoilé sinon par la vie même des chrétiens, par la liberté de leurs paroles et le courage de leurs positions? « Soyez toujours prêts, dit Saint Pierre, à rendre compte de l’espérance qui est en vous, mais que ce soit avec douceur et respect » (I Pi, 15, 16)

Ceux qui veulent tuer l’âme veulent toujours étouffer la parole. Or il y a bien des manières d’étouffer la parole. Celle qui nous est la plus habituelle consiste à imposer sa propre parole, à l’asséner, et à refuser ainsi qu’une autre parole soit aussi légitime. Dialoguer, c’est laisser la parole être traversée par d’autres paroles. C’est laisser vivre nos âmes.

Ne pas craindre les hommes, dévoiler ce qui est voilé, mettre au grand jour ce qui est dans l’ombre, crier sur les toits ce qui a été murmuré au creux de l’oreille: tout cela c’est vivre dans la belle liberté des enfants de Dieu. Et notre vraie liberté est la marque de l’Esprit: « Là où est l’Esprit du Saigneur, là est la liberté (II Co. 3, 17). Nous voulons être ici une communion d’hommes et de femmes libres. Il ne doit pas y avoir de clans fermés à Clerlande. Et pour l’éviter, il suffit d’inviter: venez voir. C’est la première parole de Jésus dans l’évangile de Jean. Inviter à venir voir et aller voir. Il y a tant à voir partout dans le monde, mais aussi chez soi. Alors regardons bien, et ne craignons rien.

Joyeux Noël d’été!

Á la nativité de Jésus le solstice d’hiver, quand la lumière va commencer à croître. Á Jean le solstice d’été, parce qu’il a dit: « Il faut que lui grandisse et que moi je décroisse ». Désolé de vous rappeler que les jours vont commencer à diminuer, déjà! Mais que le Christ grandisse entre nous!

Jean a ramené le cœur des pères vers leurs enfants, dit Saint Luc. Qu’il répare aujourd’hui la panne de la transmission et que les enfants soient l’espérance et la joie de leurs parents.

Á nous aussi de bien voir ce qui croît et ce qui décroît. D’y consentir. Et pour ce qui nous revient, d’y travailler.

Lire aux éclats.

« Si quelqu’un vous annonce un autre Jésus, un autre évangile… »

Il y avait donc concurrence entre les prédicateurs de l’évangile. Michel de Certeau écrivait: « Mourir, pour Jésus, c’est faire place au Père en même temps que faire place à la communauté polyglotte de la Pentecôte et au pluriel des Écritures ».

Chez nous il y a aussi des différences dans la manière d’interpréter l’évangile. Il importe seulement de ne pas trop les appuyer, de ne pas les imposer. Dans ce que nous appelons des partages d’évangile, nous livrons nos interprétations et ainsi nous en dévoilons toutes les facettes, selon le verset du Psaume: « Dieu a dit une chose, et moi j’en ai entendu deux ». « Lire aux éclats » a écrit Ouaknin. C’est le bonheur de notre lecture quotidienne et le scintillement de nos interprétations.

Brindilles.

Jean-Yves aimait ce mot pour écrire ses pensées comme elles venaient, et sa plume était plus agile et étincelante que la mienne. Je lui chipe quand même ce mot de brindilles pour mes menus propos au fil des jours qui passent. C’est le bel été, et comme aucun projet d’aller contempler d’autres paysages ne m’échoit, je vais m’appliquer à consigner ce qui m’est offert ici. Voyager chez moi.

Je suis dans mon étroite cellule grande ouverte sur les arbres, les hauts pins sylvestres et les nobles hêtres. C’est étrange comme la fugacité de ces heures si semblables à celles du passé peut laisser pressentir l’éternel. Nous disons à la fin de nos prières: « maintenant et toujours ». La succession des « maintenant » débouche sur le « toujours ».

Qu’est-ce que l’éternité sur laquelle notre mort s’ouvrira? Grégoire de Nysse disait que l’on ira « de commencement en commencement par des commencements qui n’ont jamais de fin« . Alors que mon vieillissement annonce ma fin, voici qu’il m’est donné d’honorer les commencements. Comme celui-ci, qui est d’écrire cette page. Re-commencer est un mot sournois qui semble impliquer que l’on a mal fait quelque chose, comme le potier de Jérémie qui recommençait l’ouvrage raté. Je me garderai donc de recommencer. Je commencerai simplement et ingénument la nouvelle page, que j’ajouterai aux précédentes. Il faudra revenir à ce texte pour voir s’il s’allonge…

En attendant, je vous laisse ces beaux vers de Valéry:

Patience, patience – Patience dans l’azur!

Chaque atome de silence est la chance d’ un fruit mûr.

 

Chaque heure.

« Comme l’aiguille qui marque les heures et qui répond à chaque minute à l’espace qu’elle doit parcourir », ainsi les anciens spirituels étaient-ils tournés, selon Jean-Pierre de Caussade, « vers le nouvel objet qui s’offrait à eux, selon Dieu, à chaque heure du jour ». Le nouvel objet de chaque heure est l’ouvrage à effectuer, la lecture, l’écriture, ou la rencontre, ou encore la marche tranquille.

L’horloge sur ma table. Son aiguille ne se règle pas sur mon temps intérieur. Quand je voudrais prendre mon temps, il ne se laisse pas prendre. L’heure file et me laisse en plan. Nous courons, disons-nous, après le temps. C’est donc une chose bien difficile que de se concentrer sur l’objet de chaque heure.

J’ai pourtant aimé reprendre la belle expression du même Caussade: le sacrement du moment présent. Disons donc: le sacrement de l’heure présente.

Jésus parle beaucoup de l’heure dans l’évangile de Jean: son heure. Á Cana, il dit à sa mère que son heure n’est pas encore venue. Puis il dira: l’heure vient. Et enfin: l’heure est venue. Toute sa vie va donc vers cette heure, celle de sa mort et tout ensemble de sa gloire. Marc a noté qu’il a été crucifié à neuf heures et que le ciel s’est obscurci de midi à trois heures, l’heure de la mort de Jésus. Après, l’heure s’arrête: il n’y a plus d’heure au tombeau, comme autrefois on arrêtait l’horloge dans la maison à la mort d’un membre de la famille. Dans la petite ville de mon enfance, une sonnerie particulière de la cloche de l’église annonçait une agonie, puis le décès, et les hommes se découvraient alors la tête.

« C’est à l’heure où vous n’y penserez pas, dit Jésus, que le Fils de l’Homme viendra ». Pas seulement lui: tant d’autres visiteurs, tant d’autres évènements  surviennent à l’heure où l’on n’y pense pas. Le mieux est donc d’accueillir l’heure présente le cœur en attente de la surprise.

 

Aujourd’hui et toujours.

On dit plutôt: maintenant et pour les siècles des siècles. Il s’agit de Dieu dont la vie n’a ni début ni fin parce qu’il est essentiellement Vie. Quand Jésus dit: « Je suis la Vie », il dit qu’il est Dieu. Toute vie vient de Dieu, mais tous les êtres vivants, depuis les astres jusqu’aux fourmis, naissent et meurent. La signature de Dieu dans l’univers n’est donc pas l’éternité de chaque être, mais la profusion des êtres qui passent et se succèdent indéfiniment.

Aujourd’hui et toujours: c’est le vœu de l’amour. Comment peut-on dire: je t’aimerai toujours! sinon parce qu’il y a dans l’amour d’aujourd’hui un désir d’éternité? Mais ce « toujours » là ne pourra durer que le temps de la vie. Je t’aimerai donc jusqu’à la mort.

L’aujourd’hui s’efface toujours, et vient un nouvel aujourd’hui. C’est une bien étrange illusion que de faire de l’aujourd’hui une valeur normative. C’est le sens de la mode, aussi bien des idées que des vêtements. Il faut être d’aujourd’hui, dire des paroles pour aujourd’hui. Mais les meilleures paroles pour aujourd’hui sont encore celles du passé qui ont acquis le statut de paroles de toujours. Relisons donc Sophocle et Pascal.

 

Sous le regard de Dieu.

« Dieu, du haut du ciel, le regarde à tout moment, en tout lieu le regard de la divinité voit ses actes, et les anges les lui rapportent à tout moment. » Pour Benoît, le regard de Dieu inspire la crainte. J’aurais bien aimé que ce soit aussi, et même d’abord, un regard de miséricorde et de confiance, un regard de Père. Et ce regard entraînerait aussi bien, sinon mieux, la lutte contre l’oubli et le travail de mémoire dont il parle si bien: Oblivionem omnino fugat et semper sit memor ». L’acte de mémoire est à la cime de l’eucharistie, mémorial de la Pâque du Seigneur.

Quant aux anges rapporteurs, j’espère qu’ils rapportent aussi nos bontés, et qu’ils aiment les repérer.

 

Aimer sa vie.

Chaque histoire singulière est faite d’une manière particulière de profiter de l’alignement des planètes. Certains y font preuve de plus de vivacité d’esprit, et ce sont les gagnants qui réussissent. D’autres cherchent moins à gagner et plus à jouir du vécu.

Je voudrais ici caresser mon histoire. Parler de soi est toujours un peu prétentieux, mais on parle aussi bien de soi quand on émet une opinion, un sentiment.

Il m’est arrivé de dire, sincèrement je crois, que j’aime bien mon histoire. Elle n’a pourtant pas manqué de traverses, ni même de faillites. Mais je sais que, depuis mon enfance, je me suis édifié par ma manière d’endosser les coups du sort, de saisir ou de subir ce qui m’advenait. J’ai appris très tôt, dans des épreuves absolues, la mort de mes parents et les bourlingues qui ont suivi, à marquer l’espace de mon intériorité où j’emmagasinais mon ressenti. Ce qui m’a permis par la suite de me familiariser aisément avec la démarche de Freud et de discerner les entrelacs du spirituel et du psychologique. Je sais comment le hasard peut devenir destin. Et donc comment ce qu’on appelle une vocation relève aussi d’une destinée tissée au fil des événements. Je ne suis donc pas une proie facile pour les enchanteurs qui cherchent à entraîner les autres dans des mouvements prometteurs, au demeurant souvent fort louables. Je garde jalousement mon sourire en coin.

Á un moment de déconvenue et d’obscurité, je me suis confié à un vieux sage spirituel qui m’a alors convié à identifier le riche capital acquis dans mes expériences successives. J’y ai trouvé une assurance confiante qui m’a permis d’en aider d’autres au même discernement.

Il en est pour qui la mémoire du passé est source de trop d’amertume. Ils voudraient plutôt oublier. Mais l’oubli est pernicieux. Saint Benoît dit qu’il faut fuir l’oubli et toujours se souvenir, oblivionem omnino fugat et semper sit memor (ce latin est tellement beau, tant pis pour ceux qui en sont amputés…). Il parle alors des commandements mais on peut bien élargir son propos: il faut cultiver la mémoire, se souvenir pour se réconcilier avec soi-même. La cure psychanalytique fouille la mémoire. Ça peut faire très mal, mais c’est le prix de la guérison, qui consiste d’ailleurs le plus souvent à assumer les blessures. Il est aussi une cure spirituelle qui permet de reconnaître comment Dieu nous a accompagnés dans les méandres de nos vies. Il aime notre vie plus que nous-mêmes et « si notre cœur nous condamne, dit Jean, il est plus grand que notre cœur » (I Jn 3, 20)

Rayonnement.

Deux mots dans la lettre de Paul aux Corinthiens aujourd’hui. L’un n’est plus guère employé dans le langage courant: la gloire. Mais l’autre nous parle bien: le rayonnement. Le visage de Moïse rayonnait tellement qu’il devait le couvrir d’un voile pour ne pas éblouir. Ce voile, mal traduit, a donné les cornes du Moïse de Michel-Ange. Paul parle d’un ministère rayonnant. C’est bien celui du pape François. Comme il faudrait que tous les prêtres soient rayonnants dans leur service. A nous de commencer.