Le poème de la vie.

Nous lisons aujourd’hui l’admirable page de Qohélet sur la fin de la vie: « Quand s’arrête le chant de l’oiseau et se taisent les chansons, lorsqu’on redoute la montée et qu’on a des frayeurs en chemin… La lampe d’or se brise, la cruche se casse à la fontaine, la poulie se fend sur le puits, la poussière retourne à la terre et le souffle à Dieu ». On a presque envie d’en mourir… Mais Qohélet parle ici de la mort en chantant la beauté de la vie finissant.

Vivre ce qui nous est encore donné à vivre comme un poème qui s’écrit.

Qohélet.

Nous revient l’ami Qohélet avec son sourire un peu moqueur et ses airs faussement désabusés. Il nous répète que ce qui arrive est déjà arrivé et qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil. Mais moi, cher Qohélet, je salue le soleil de ces jours d’été finissant. Et je vais guetter ce qu’il y aura de nouveau aujourd’hui pour le savourer.

Matthieu la finance.

Le Matthieu du Caravage à Saint Louis des français compte ses sous avec ses acolytes quand l’index du Christ se pointe vers lui. C’est donc un homme d’argent qui est appelé à laisser la finance pour suivre Jésus. A-t-il apporté quelque soutien matériel au petit groupe des disciples? Est-ce le même qui nous a donné son évangile? Peut-être pas, mais il demeure cette étonnante figure d’un financier appelé comme apôtre. Tout n’est pas perdu pour les gens de finance: ils peuvent devenir apôtres. Et ils remueront le fric avec l’évangile.

Dieu et/ou l’argent.

Parlons gros sous puisque les lectures de ce jour nous y invitent. Est-ce bien le lieu, dans la liturgie, de parler d’argent? Ceux qui répugnent à en parler sont souvent ceux qui n’en ont jamais manqué. On peut aisément prendre une distance offusquée avec l’argent quand on en a toujours assez, quand on n’est jamais inquiet des fins de mois. Nous n’aimons pas ici les bruits d’argent autour de l’autel, nous faisons plutôt les collectes à la sortie. J’ai connu bien des prêtres en France qui vivaient pauvrement et qui comptaient sur les quêtes parce qu’ils ne sont pas rémunérés par l’État. Ceux-là ne sont pas gênés pour parler d’argent parce que leurs ouailles savent bien qu’ils vivent modestement et qu’il faut les soutenir.

Luc parle beaucoup de l’argent dans son Évangile et dans le livre des Actes des apôtres. Le plus souvent il voit dans l’argent un obstacle à l’évangile. Un épisode remarquable à cet égard est celui du magicien Simon qui émerveillait tout le monde par ses sortilèges. Converti par le diacre Philippe, il est à son tour émerveillé par les miracles opérés par Philippe et il veut acheter le pouvoir d’imposer les mains. Pierre le menace alors sévèrement: « Périsse ton argent et toi avec lui, puisque tu as cru acheter le don de Dieu à prix d’argent! » Ce Simon a donné son nom, la simonie, à tous les trafics des biens spirituels. Nous ne pouvons pas oublier que Saint Pierre de Rome a été bâti grâce à la vente des indulgences. Mais dans les Actes des apôtres, l’argent est aussi mis au service des communautés: Paul organise une grande collecte dans les Églises d’Asie Mineure pour soutenir l’ Église de Jérusalem.

Le message de Luc que nous lisons aujourd’hui peut paraître déconcertant: Dieu et l’argent sont incompatibles, il faut choisir. Mais en même temps il faut se faire des amis avec l’argent malhonnête pour que ces amis nous reçoivent dans les tentes éternelles. Et c’est bien ce que nous faisons quand nous aidons ceux qui en ont besoin ou quand nous vous sollicitons pour aider la communauté de Mambré et ses œuvres sociales. Et vous le faites de manière désintéressée, sans penser à votre accueil dans les tentes éternelles.

Or Luc ne parle pas de désintérêt mais au contraire d’habileté. Sa parabole de l’intendant malhonnête est étonnante. Voilà un homme qui dilapide les biens de son maître, un fraudeur et un profiteur. Quand il est dénoncé et renvoyé, il s’en tire de la seule manière qu’il connaît: il méprise le travail et la mendicité lui ferait honte, alors il fraude encore au détriment de son patron. Or son maître loue son habileté, ce qui est un comble. Comme s’il disait: « Il parvient toujours à s’en tirer en faussant et en trompant. » Si Jésus a réellement raconté cette parabole, c’est qu’il devait l’avoir sous les yeux et que les gens savaient de quoi il parlait. Ou bien c’est Luc lui-même qui en était témoin, comme nous le sommes toujours aujourd’hui: la finance n’est-elle pas le lieu par excellence de la tromperie? Et ce sont toujours les plus démunis qui en font les frais.

Mais le propos de Luc n’est pas de nous délivrer un cours d’économie, ni de nous conseiller dans notre usage de l’argent, même s’il le fait au passage en nous invitant à nous faire des amis avec l’argent. Son vrai propos concerne le Royaume: Vous êtes très habiles et malins pour vous tirer de vos difficultés matérielles, soyez donc aussi habiles pour les affaires du Royaume. Toute la prédication de Jésus porte sur l’urgence de l’accueil du Royaume. Vous vous occupez d’un tas de choses pour votre vie, en manquant d’ailleurs de confiance en votre Père, et vous passez à côté du plus urgent qui est là, à votre portée: le Royaume qui vous est offert, c’est-à-dire cette dilatation de votre cœur et de votre vie que vous offre l’évangile. Montrez-vous donc un peu plus habiles et malins pour faire courir l’évangile. Nous pourrions dire: mais que de stratégies n’avons-nous pas déployées pour la bonne cause? Et que faisons-nous encore aujourd’hui avec les programmes de nos ateliers, les « dimanches autrement », les séminaires que nous mettons en oeuvre? C’est vrai, et nous faisons bien. Nous sommes ingénieux et entreprenants. Pouvons-nous être encore plus malins? Oui, je le crois, mais à un autre registre: dans l’accueil de ce qui survient chez nous dans notre quotidien comme dans le vaste monde qui est notre maison commune, dans le sourire au moment présent, dans l’écoute de la parole des autres avant de leur proposer la nôtre.

Mais je ne voudrais pas dire cela trop facilement et m’en tirer à bon compte. Le monde est dur et menaçant. Le message du prophète Amos que nous avons entendu est bien actuel: il parlait de ceux qui cherchaient à fausser et à tromper, et qui achetaient le pauvre. Notre système économique a les mêmes effets. Ce sont bien souvent les trompeurs qui gagnent. Et notre confort économique est malheureusement au prix de tant d’exploitations et de misère. Nous en sommes conscients. Nous ne sommes pas blindés. Mais nous sommes démunis devant l’ampleur de la misère du monde.

Il y a deux manières de réagir: La première consiste à faire ce que nous pouvons pour soulager, ou au moins réconforter ceux qui sont accablés par le malheur, pour accueillir les réfugiés. La seconde concerne notre regard sur le monde: nous nous complaisons trop souvent dans la déploration et la lamentation. Il y a bien des raisons d’être inquiets et même angoissés quand nous voyons les menaces terroristes et des jeunes qui se radicalisent dans la violence. Mais rappelons-nous quand même que nous sommes chrétiens, que nous croyons en l’amour de Dieu qui tient tout dans ses mains et en l’amour qu’il a mis au cœur des hommes. Il y a toujours une immense générosité dans notre humanité, et dans tous les malheurs du temps les solidarités de toutes sortes se déploient. Nous avons vu il y a quelque temps des hommes rejoindre une autre ville pour apporter leur aide dans une catastrophe. D’autres partent toujours bien plus loin. Cette générosité sauve le monde. Nous pouvons bénir Dieu pour la noblesse du cœur des hommes et pour le courage des pauvres.

Je vous laisse encore une fois avec Rimbaud: « J’ai tendu des cordes de clocher à clocher, des guirlandes de fenêtre à fenêtre, des chaînes d’or d’étoile à étoile, et je danse ».

Croix glorieuse.

Fête de la Croix glorieuse dans l’éblouissante lumière provençale et le souffle du mistral.

Fêter la Croix, c’est honorer avec Jésus les martyrs sans noms de ces temps troublés, et donc prier aussi pour les bourreaux et pour ces jeunes radicalisés épris de violence.

Nous honorons l’instrument du supplice où Dieu s’est livré par amour du monde. « Il a tant aimé le monde… »

Aimons-le nous aussi avec ses enfants perdus. C’est l’amour qui est le plus fort.

Comme si…

Paul demande de faire comme si on n’était ni triste ni heureux. Mais je ne peux pas faire comme si le beau soleil de ce matin ne me réjouissait pas, ni faire comme si mes frères malades ne l’étaient pas. Je ne veux pas faire « comme si ». Je veux prendre ce jour comme il me vient.

Dans ses béatitudes, Luc ne dit pas comme Matthieu que les affligés seront consolés mais que ceux qui pleurent riront. Ma prière ce matin est gonflée de tous les pleurs et les rires du monde. Je les entends.

La montagne et la plaine.

Jésus passe toute une nuit dans la montagne, hissé au-dessus du monde comme il va. Et c’est sur la montagne qu’il appelle ses disciples à prendre de la hauteur avec lui. Alors, avec eux, il descend dans la plaine pour se laisser assaillir par les foules.

Sur notre colline, pas besoin de descendre, les gens y montent et il faut leur ouvrir le silence de notre cœur. Et vous tous, dans les plaines du monde, vous faites descendre le Christ dans vos foules, partout où vous allez. Souvenez-vous: ils veulent l’entendre et se faire guérir, et c’est par nous.